Squatter une maison… ou ne pas réussir à habiter sa propre vie ?
- Orianne Corman

- 11 mai
- 5 min de lecture

Je vous présente Arthur, 38 ans sans domicile fixe.
Pendant près d’un an, il a vécu dans une grande maison squattée avec un groupe de jeunes adultes vivant en marge des circuits classiques.
Aujourd’hui, il vit dans un camping-car et aussi chez sa compagne qui assume le loyer d'une tiny house.
Il travaille depuis peu dans une association de sensibilisation au recyclage des déchets, mais étonnamment il n’a pas de compte bancaire personnel. Ses papiers administratifs ne sont pas en ordre. Son salaire transite alors par sa compagne. Pourtant, il n’est ni sans intelligence, ni sans ressources.
Il est musicien, compositeur, professeur de yoga. Il a pratiqué Vipassana pendant des années avec une grande discipline intérieure. Il est cultivé, sensible et les femmes le trouvent magnétique. Et pourtant... Quelque chose résiste profondément à l’installation dans une vie stable.
Comme s’il lui était difficile :
d’habiter durablement un lieu,
de construire une sécurité,
de prendre pleinement sa place dans le monde ordinaire.
Alors comment comprendre une telle trajectoire ?
Le squat : bien plus qu’une question de logement
Dans notre imaginaire collectif, le squat est souvent réduit à :
la précarité,
la marginalité,
la contestation politique,
ou l’illégalité.
Pourtant les recherches en sociologie de l’habitat montrent une réalité beaucoup plus complexe, car squatter un lieu, ce n’est pas seulement occuper un bâtiment vide.
C’est aussi une tentative de recréer un “chez-soi” pour retrouver une intimité, se construire une forme d’existence ou résister à une sensation profonde de non-appartenance.
Habiter un lieu ne consiste pas uniquement à avoir un toit.
Habiter, c’est se sentir autorisé à être là, à avoir une place et pouvoir s’inscrire dans le monde.
Or notre époque produit de plus en plus d’individus vivant dans des formes d’entre-deux :
entre adolescence et âge adulte,
entre précarité et autonomie,
entre mobilité et enracinement,
entre liberté et désaffiliation.
Le camping-car devient alors très symbolique. On ne vit plus quelque part. On circule entre des lieux.
Quand le trauma traverse les générations
Mais dans cette histoire, quelque chose d’autre apparaît.
Cet homme a perdu son père à l’âge de 9 ans. Celui-ci s’est suicidé à 33 ans après plusieurs tentatives depuis l’adolescence car il aurait probablement subi des abus sexuels de condisciples et de prêtres alors qu'il était au pensionnat.
Et, curieusement, quelques années plus tard, le fils disparaît lui aussi pendant plus d’un an.
Il ne meurt pas physiquement mais il s’efface du paysage familial en se cachant chez un ami qui le recueille.
Et ce détail est fondamental, car dans certaines dynamiques transgénérationnelles, les descendants répètent parfois symboliquement le mouvement des disparus par loyauté invisible, comme si une partie d’eux disait :
“Je vais là où tu es allé” ou " moi à ta place" ou "Je te rejoins pour que tu ne sois plus seul" .
Le suicide du père peut alors laisser chez l’enfant :
une fracture de sécurité intérieure,
une difficulté à faire confiance à la vie,
une culpabilité diffuse,
ou une sensation inconsciente de ne pas être totalement autorisé à vivre pleinement.
La difficulté à “prendre place”
Ce qui frappe ici, ce n’est pas uniquement la marginalité. C’est plutôt la coexistence entre richesse intérieure, sensibilité, créativité, et profondeur spirituelle, et une difficulté d’ancrage, se manifestant par de l'instabilité, et surtout une absence d’inscription sociale durable. Comme si cet homme restait psychiquement dans un entre-deux, ni complètement dehors, ni complètement dedans.
Ainsi, le fait de ne pas avoir ses papiers en ordre, de dépendre d’une autre personne pour recevoir son salaire, d’habiter provisoirement chez sa compagne ou de vivre dans un véhicule mobile, prend alors une résonance symbolique particulière.
Les papiers représentent :
l’existence sociale,
la reconnaissance,
l’inscription dans le collectif ( loi d'appartenance)
Ne pas les avoir peut parfois refléter inconsciemment : une difficulté à se sentir pleinement légitime dans le monde des vivants ordinaires.
Spiritualité ou difficulté d’incarnation ?
Le yoga, la méditation Vipassana, la quête intérieure qui ont motivé Arthur…tout cela peut évidemment être profondément transformateur et pourtant il existe une autre face plus silencieuse.
Chez certaines personnes marquées par des traumas précoces, la spiritualité devient aussi :
une tentative d’apaisement,
une recherche de pureté,
un refuge,
ou une manière d’échapper à une souffrance trop lourde à porter.
Car vivre concrètement dans le monde demande :
de gérer l’argent,
les papiers,
le travail,
les responsabilités,
les contraintes,
la continuité.
Autrement dit, cela demande d’habiter pleinement la matière. Or certaines trajectoires traumatiques créent justement une relation ambivalente à cette incarnation.
Comme si la beauté, la musique, la méditation et l’amour, étaient accessibles… mais pas totalement la vie ordinaire.
Le poids invisible des héritages familiaux
L’histoire familiale ajoute encore une autre couche.
Il faut aussi tenir compte de l'héritage émotionnel et comportemental venant de ses parents. Avec pour le côté paternel , toutes les contraintes sociales liées à la culture de classe ( il est issu de la petite aristocratie) ainsi que le silence imposé lié à la honte d'avoir été abusé par les représentants de la religion, ciment social et familial; et pour le côté maternel, la pauvreté paysanne, la migration, l'ascension sociale, et les revers de fortune.
Autrement dit, cette famille porte des mémoires complexes autour :
du statut social,
de l’argent,
de la chute,
de la culpabilité,
et de la survie.
Dans certaines lignées, réussir matériellement devient inconsciemment associé :
à la trahison,
au danger,
à la corruption,
ou à la perte.
Le descendant peut alors désirer réussir…tout en sabotant inconsciemment son ancrage matériel.
Évitons de simplifier
Bien entendu, le transgénérationnel n'explique pas tout ! N'oublions pas que nous vivons aussi dans une époque qui fait face à la crise du logement, la précarité, l'effondrement des repères collectifs, et la difficulté croissante à entrer dans l’autonomie.
Toutes les trajectoires marginales ne relèvent pas d’une problématique familiale profonde.
Et tous les enfants de suicidés ne développent pas ce type de parcours.
Les réalités psychiques, sociales, économiques et historiques s’entrelacent.
Aucune lecture unique ne suffit.
Et si la vraie question n'était pas ?
“Pourquoi certaines personnes squattent-elles ?”mais plutôt
“Pourquoi certaines personnes ont-elles tant de mal à habiter pleinement leur propre vie ?”
Car derrière certaines errances contemporaines se cachent peut-être :
des fidélités invisibles,
des traumas non traversés,
des deuils impossibles,
des disparitions silencieuses,
ou une difficulté profonde à se sentir légitime dans l’existence.
Comme si certains descendants restaient psychiquement :entre présence et disparition,entre désir de vivre et peur de prendre place.
Et peut-être que le vrai “chez-soi” commence précisément là :au moment où l’on se sent enfin autorisé à habiter pleinement sa propre existence.
Si cet article vous a interpellé, sentez-vous libre de commenter ci-dessous.
Egalement, il est possible d'obtenir le replay de la Masterclass du 11 mai 2025 : Maison et histoires transgénérationnelles pour la modique somme de 12€.
Orianne Corman
Fondatrice de la Pax Academy
Formatrice en Constellations systémiques
Auteur de " Pratiquer la facilitation systémique " publié en 2026 chez Interéditions



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